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La petite histoire du haut de la paroisse
par Guylaine Hudon le 2019-05-24

Nos voisins les Fortin

Les Fortin sont présents à L’Islet depuis fort longtemps, notamment dans la personne de Charles Fortin, fils de Eustache Fortin, un des pionniers de Cap-Saint-Ignace, installé depuis 1679 sur la terre voisine à l’ouest du seigneur Nicolas Gamache. Son grand-père Julien, avait la réputation d’être aisé et très généreux d’où proviendrait son appellation Bellefontaine. Charles Fortin était capitaine de milice de Notre-Dame de Bonsecours et marié à Xainte Cloutier, petite-fille de Zacharie Cloutier, ancêtre des Cloutier.

La maison actuellement reconnue pour être le berceau des Fortin n’est sûrement pas la maison des premiers Fortin de L’Islet, car on le sait, suite au passage des Anglais à l’automne 1759, la quasi-totalité des maisons auraient été incendiées. Il s’agit de la maison où demeurait Jean-Louis Fortin (le dernier Fortin en ligne directe à l'avoir habité) en haut de la côte, du côté ouest de la route Thibault.

Mais ceux dont je veux souligner l’histoire maintenant résident dans le haut de la paroisse depuis le début du vingtième siècle. Il s’agit de la famille Thomas Fortin. En juin 1926, M. Fortin perd son épouse, Emelda (Anna) Thibault, qui décède de tuberculose très jeune laissant à ses bons soins leurs huit enfants dont le plus jeune a seulement six mois. L’image du cortège funèbre avec tous les enfants qui suivent la dépouille de leur mère, et du père qui tient le plus jeune dans ses bras, restera pour toujours gravée dans la mémoire des témoins de la triste scène. Cette famille résidait à l’époque sur le côteau, vis-à-vis de l’église, voisin de chez Servule Thériault, grand-père de M. Jean -Louis Thériault. Cette maison a été déménagée dans les années 70 et est maintenant sise tout près du fleuve au numéro civique 126, de la Grève et est habitée par M. Guy Bélanger.

M. Thomas Fortin était débardeur au port de Montréal à l'époque, mais après la tournure tragique des événements, pas question de laisser ses enfants en tutelle; il abandonne plutôt son emploi pour devenir cultivateur. Il vend la maison sur le côteau et achète d’Ulric Cloutier une terre comprenant la maison et ses dépendances au 278, des Pionniers Ouest. Magnifique maison québécoise du début 19e siècle, elle est encore aujourd’hui fièrement entretenue dans le respect de ses éléments d’origine par Alain Fortin, propriétaire actuel et petit-fils de Thomas Fortin.


Maison et bâtiments de la ferme de Thomas Fortin. Photo fournie par Alain Fortin.


Certes, le métier de cultivateur apportera du pain sur la table pour la famille, mais les journées bien remplies du cultivateur ne laissent guère de temps pour voir à tous les besoins de cette marmaille. Il faut trouver une nouvelle maman pour ces enfants. Pendant ce temps, non loin de là, une mère de famille vit un drame tout aussi incroyable. Marie-Louise Lavoie, femme de Charles Couillard (grand-père de M. Philippe Couillard), connut 7 ans plus tôt la perte de son mari et de cinq de ses dix enfants en l’espace d’une année.


La famille Couillard, de gauche à droite : Antoine, Camille, Marie-Louise, Wilfrid et Charles. Photo fournie par Alain Fortin.


En effet, en 2018 et 2019, nous commémorons bien tristement les cent ans du passage de la grande tueuse d’après-guerre, la grippe faussement appelée "grippe espagnole" qui était vraisemblablement d’origine chinoise. Cette souche particulièrement virulente et contagieuse de H1N1, a fait des ravages jusqu’au fin fond de nos campagnes québécoises. Selon ce qu’on m’a raconté, lorsque Mme Lavoie revenait d’enterrer un de ses enfants, elle s’affairait à désinfecter la maison, à brûler le linge et les draps qui avaient été en contact avec le malade et un autre se mettait à tousser presqu’aussitôt; le décès survenait seulement quelques heures après l’apparition des premiers symptômes. Quel cauchemar! On peut supposer que la prière et leur grande croyance ont pu les aider moralement et psychologiquement à passer au travers de ces si tristes épreuves. La maison Couillard porte encore les cicatrices de l'emplacement de deux crochets, qui ont servi à un dispositif à poulies pour aider M. Couillard qui, très malade, n'avait plus la force de se lever seul.


Traces des crochets au plafond de la maison Couillard. Photo : Jérôme Pelletier.


Toujours est-il qu’à la suite de tous ces sombres événements, un nouveau couple se forma pour continuer d’affronter la vie. Thomas et Marie-Louise feront maintenant équipe pour le plus grand bien-être de tous leurs rejetons. À leur premier repas ensemble, ils étaient quand même quatorze autour de la table.

La vie suit son cours à la ferme : agrandissement de la grange d’une manière peu orthodoxe en la séparant en deux pour déplacer la façade vers le nord et joindre les deux parties avec un nouveau toit (manœuvre qui se passe très bien d’une bourrasque de vent) et ajout d’un silo en bois (plutôt rare dans le coin pour l’époque).

Au printemps 1947, un évènement viendra donner de nouveaux maux de tête au couple. À l’époque, les routes n’étaient pas entretenues l’hiver, les résidents avaient comme devoir "d’ouvrir la route" vis-à-vis leur propriété afin qu’elle soit pratiquable pour la circulation automobile le 12 avril au plus tard. Suite à un hiver particulièrement abondant en neige, M. Fortin, sûrement avec l’aide des fils, dut creuser une tranchée sur cent pieds de long, en diagonale pour éviter de pelleter un banc de neige de trente pieds de haut. Des témoins m’ont raconté que l’on avait dû enlever les câbles qui servaient à retenir les poteaux du nord au sud pour que les "snows" puissent circuler à cet endroit.

C’est le 13 mai de cette année, au retour d’une soirée bien arrosée, que le dentiste Gérard Plourde, accompagné du capitaine Ménard, n’a jamais ralenti pour traverser la dite tranchée, ce qui a occasionné un accident mémorable. Visiblement obstiné à ne pas prendre le blâme, le dentiste poursuivit M. Fortin et gagna sa cause. Thomas Fortin revient en appel et le 8 février 1950, il renverse le jugement, étant donné qu’à la date de l’accident, la route était sous le contrôle du ministère de la voirie; le Dr. Plourde avait pris connaissance le matin même de la dite tranchée, et il s’y était engagé à une vitesse déraisonnable à son retour. Le verdict fut accueilli comme une victoire de David sur Goliath.

En novembre 1953, survient un autre événement qui secouera L’Islet en entier. M. Thomas Fortin sera victime d’un accident alors qu’il est à la chasse avec ses fils à Squatec. Son fils Georges qui fût propriétaire de la Boulangerie Fortin à L’Isletville, trébuche sur un obstacle et son arme se décharge accidentellement, le coup de feu atteignant mortellement son père dans le cou.


Départ pour le service de Thomas Fortin. Photo fournie par Alain Fortin.


Funérailles de Thomas Fortin. Photo fournie par Alain Fortin.


Sur une note un peu plus joyeuse, les fils, Lucien, Roger, Ernest et Paul Fortin étaient réputés pour animer les veillées avec leur orchestre. De Saint-Jean-Port-Joli à Saint-Vallier, avec Roger à la guitare, Lucien au violon, Ernest au violon ou à l'accordéon et Paul au piano, ils faisaient vibrer les murs des maisons où ils étaient invités. À l’automne, au retour des navigateurs pour l'hiver, dans la petite-Gaspésie, on avait pour coutume de faire des soirées où l’on fêtait "pas à moitié", faisant « swigner » les jeunes gens et faisant pester Crépault, le curé de l’époque, qui n'hésitait pas à citer ces "fêteux" en chaire.


Lucien, Paul, Roger, Ernest Fortin. Photo fournie par Alain Fortin.


Au fil des années, les Fortin se sont implantés dans le haut de la paroisse, n’hésitant pas à venir en aide aux voisins moins nantis, en offrant du lard ou autres denrées, même du foin pour les animaux parfois, sûrement une hérédité de Bellefontaine. Les épreuves qu’ont connues leur aïeux auront donné un exemple de résilience, de ténacité et de courage. Malgré toutes ces épreuves, Marie-Louise Lavoie ne sera jamais aigrie de la vie et prendra toujours le temps de manger une galette avec ses petits-enfants en placotant et en ramassant des éclisses pour allumer son poêle de cuisine. J’espère que l’on se souviendra longtemps de la famille Fortin-Couillard, car ils font partie de "la petite histoire du haut de la paroisse"

Jérôme Pelletier

jerox2007@hotmail.com

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Le signet funéraire de M. Thomas Fortin. Image fournie par Alain Fortin.




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